Histoire de Saint‑Aigulin

Chapitre 02

Le chemin de fer et les gares

L’épopée du rail à Saint‑Aigulin

L’histoire ferroviaire de Saint‑Aigulin est celle d’une conquête géographique et économique mais aussi une longue bataille d’identité qui a façonné le visage de notre commune.

Une gare entre honneur et profit

L'Installation technique

Tout commence en 1847 avec le projet colossal de la ligne Paris-Bordeaux. Si la logique désignait La Roche-Chalais pour accueillir la station, les coûts de construction des ouvrages d’art y étaient prohibitifs. C’est donc sur les terres de Saint‑Aigulin que la plateforme fut achevée en 1849, avant l’inauguration de la gare en 1852.

La querelle du nom

Pourtant, une ombre plane sur cette victoire technique : la station est initialement baptisée «La Roche-Chalais». Un affront pour le maire de l’époque, Monsieur Bourdier. Lors de sa visite en 1852, Louis-Napoléon Bonaparte trancha d’une formule restée célèbre :

« La Roche-Chalais aura l'honneur et Saint‑Aigulin le profit. »

Louis-Napoléon Bonaparte (1808-1873)

2 décembre 1852

Neveu de Napoléon Ier et héritier de la dynastie impériale, fut élu président de la République en 1848 avant de devenir empereur des Français sous le nom de Napoléon III le 2 décembre 1852 . Il fut le dernier souverain à régner sur la France.

Le 10 octobre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte assiste à l’inauguration de la gare d’Angoulême. Au cours de ce déplacement officiel, il se rend également à Saint‑Aigulin pour marquer l’ouverture de la gare de la commune, symbole de l’arrivée du chemin de fer en Charente-Inférieure.

Moins de deux mois plus tard, il devient empereur sous le nom de Napoléon III.

Le profit ne se fit pas attendre.

Entre 1846 et 1866, la population bondit de 1 512 à 1 744 habitants. La gare devint une plaque tournante majeure pour le bois et la terre blanche.La justice finit par triompher après des décennies de revendications :

1847 — Lancement du projet de la ligne Paris-Bordeaux. 1852 — Inauguration de la gare, la première du département, baptisé «La Roche-Chalais» 1889 — Le nom de Saint‑Aigulin est enfin accolé à celui de La Roche-Chalais. 1902 — La commune obtient l’appellation définitive : «Saint‑Aigulin-La Roche-Chalais».

Une curiosité ferroviaire La gare de Saint‑Aigulin-La Roche-Chalais ne doit pas seulement sa réputation à son emplacement stratégique sur la ligne Paris–Bordeaux. En 1912, elle est même citée dans la presse nationale pour une particularité géographique peu commune. Publié dans Le Pêle-Mêle du 24 mars 1912, un hebdomadaire humoristique qui invitait ses lecteurs à envoyer anecdotes et curiosités, cet entrefilet signé par M. Degamme répond à une question originale : « Quel est le train qui, en moins de dix minutes, passe dans quatre départements de la France ? » La réponse conduit directement à la ligne Paris–Bordeaux. Entre Parcoul-Médillac et Saint‑Aigulin-La Roche-Chalais, le train traverse successivement la Charente, la Charente-Inférieure, la Dordogne et la Gironde sur une distance d'à peine douze kilomètres. Plus d'un siècle après sa publication, cette étonnante curiosité demeure l'une des anecdotes ferroviaires les plus singulières liées à l'histoire de Saint‑Aigulin.

L’aventure du « Tortillard » (1904–1934)

Le long chemin vers le tramway

Entre promesses politiques et reconnaissance officielle

Une mise sur rails laborieuse. — Si l’épopée du « Tortillard » s’étend officiellement de 1904 à 1934, sa mise en œuvre fut loin d’être une entreprise aisée. Le projet a traversé une phase préliminaire de doutes et de blocages administratifs, faisant de sa création un véritable défi avant même la pose du premier rail.

Une attente prolongée. — La liaison entre Mirambeau et Saint‑Aigulin a représenté un obstacle bureaucratique majeur. Comme le rapporte L’Écho Saintongeais du 20 avril 1894, les débats au Conseil général soulignent déjà l’urgence de cette ligne destinée à relier quatre chefs-lieux de canton. Malgré son intérêt stratégique, le dossier s’est heurté à d’incessantes lenteurs de procédure, le Président du Conseil exigeant des garanties financières fermes avant toute concession.

Le dénouement administratif. — Le soulagement survient finalement à l’aube du siècle nouveau. Selon le Journal des finances du 29 décembre 1900, un décret a enfin déclaré, le 22 décembre, l’établissement de la ligne «d’utilité publique».

22 décembre 1900. — Déclaration d’utilité publique par décret. Étape décisive : Autorisation officielle du transport des voyageurs et des marchandises. Finalité : Transformation d’un vieux rêve de désenclavement en une réalité juridique concrète.

Le rêve devient réalité

1900

Du débat à l’utilité publique — Le décret de 1900 marque la fin de l’attente bureaucratique pour le tramway. Après des années de luttes administratives, le projet quitte enfin les cartons pour devenir une réalité sur le terrain.

1904 : le tramway arrive enfin à Saint‑Aigulin

Après plus d'une décennie de discussions, d'études et de démarches administratives, le projet de tramway devient enfin réalité. À l'été 1904, la Compagnie des chemins de fer économiques annonce l'ouverture de la section reliant La Garde-Montlieu à Saint‑Aigulin sur la ligne de Mirambeau.

Pour la commune, l'événement est considérable. Saint‑Aigulin se trouve désormais reliée au réseau ferroviaire départemental, facilitant les déplacements des voyageurs, le transport des marchandises et les échanges avec les communes voisines.

L'annonce publiée par L'Écho Saintongeais témoigne de cette étape décisive qui marque l'arrivée effective du tramway à vapeur dans la commune. Bientôt surnommé le « Tortillard », ce petit train s'inscrira pendant près de trente ans dans le paysage et la vie quotidienne des habitants.

L'Écho Saintongeais, août 1904

1904

Annonce de l'ouverture de la section ferroviaire reliant La Garde-Montlieu à Saint‑Aigulin sur la ligne de Mirambeau à Saint‑Aigulin. Cette mise en service marque l'arrivée effective du tramway à vapeur dans la commune.

L'anecdote reste vive : lorsque le convoi était trop chargé, les passagers devaient parfois descendre pour aider la locomotive à franchir les rampes les plus rudes ! Le trajet Montguyon — Saint‑Aigulin long de 15 kilomètres, s’effectuait en 1 h 10, au rythme de trois passages par jour.

Les équipements du terminus :

La gare terminus de Saint‑Aigulin était alors un centre névralgique équipé :

Bâtiment voyageurs — Avec une lampisterie pour l’entretien des lanternes à huile. Infrastructures — Voies d’évitement, voies de marchandises et une plaque tournante pour les locomotives.

Ce réseau secondaire s'éteignit progressivement face à l'automobile, le service marchandises s'arrêtant définitivement en 1934.

Au rythme du rail et de l’histoire

Bienvenue dans un voyage immobile au cœur de la mémoire ferroviaire. À travers cette collection d’illustrations, nous vous invitons à redécouvrir le temps où le sifflet des locomotives dictait le tempo de la vie locale.

Du prestigieux train Bordeaux-Paris au célèbre Tortillard, ces images témoignent de l'époque où le rail était le véritable poumon économique de notre territoire.

Une traversée du siècle, d’une gravure de 1895 aux souvenirs de 1982 :

D’après une belle illustration — l’arrivée du train en provenance d’Angoulême en gare de Saint‑Aigulin - 1895.

L’arrivée du train d’Angoulême

L’effervescence des grands jours ! Les voyageurs s’impatientent sur le quai alors que la locomotive entre en gare.

La jonction des rails

L’ingéniosité du réseau où les voies se croisent pour connecter le Tortillard à la ligne principale.

L’Essor commercial

1907

Témoin d’une prospérité rayonnante, la gare s’agrandit en 1907 pour répondre à un trafic de marchandises toujours plus dense.

Sous le regard du Chef de Gare

Bien plus qu’un bâtiment, la gare était une maison où le Chef veillait jour et nuit sur la sécurité des convois.

Témoin immobile de notre histoire

1982

Un moment de calme où l’architecture reste fidèle au passé- — Avril 1982 .

En provenance de Montguyon

À l’entrée de Saint‑Aigulin, la silhouette du tramway se dessine, machine infatigable qui rythmait la vie des habitants.

Le dernier virage

Le tramway amorce sa courbe finale avant d’entrer en station, au terminus de Saint‑Aigulin ville, devant l’ancienne maison du garde-barrière. — Un style ferroviaire classique reconnaissable : deux fenêtres à l’étage sous une toiture à deux pans.

Le Tortillard est attendu de pied ferme

1911

La rampe est franchie et la voie d’évitement se dessine, les voyageurs s'impatientent sur le quai.— 1911.

L’arrivée en gare du Gibaud

Le Tortillard arrive en gare crachant ses ronds de fumée.

Passage du tramway dans la rampe du Gibaud (orthographe exacte) — la machine s’essouffle dans la pente mais tient bon en pleine guerre. — 1915.